Le Film

Mercredi 02/12 décembre 2015 - 18h00

Lieu : Cinéma Le Mélies à Pau google maps
Durée : 2h00
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COMMENTAIRE DE LA ISLA MINIMA D'ALBERTO RODRIGUEZ

La Isla Minima , œuvre d'Alberto Rodriguez, est un thriller sorti sur les écrans en 2014. Salué par la critique et récompensé par dix prix Goya, le film a pour cadre l'Espagne post-franquiste des années 1980. Le pays est en pleine transition démocratique mais charrie encore des miasmes du fascisme, comme en témoigne, entre autres, la brutalité extrême des méthodes d'interrogation que pratique notamment Juan, le policier formé aux méthodes de la police politique de Franco...Son collègue Pedro incarne, lui, par sa droiture, les valeurs de la démocratie qui émerge, balbutiante, de la fange totalitaire. La fange : elle est partout dans ce film sous toutes les formes : physiques, morales, psychologiques. Ces deux policiers de générations différentes, aux personnalités contrastées, au moment où l'histoire bascule vers une liberté jusque là étouffée, sont appelés à travailler ensemble pour élucider les circonstances mystérieuses de la disparition de deux adolescentes. Leur collaboration crée des liens de solidarité dans la tâche qui leur est dévolue, « complicité » bouleversée par les révélations faites à Pedro sur le passé trouble de Juan. Nous sommes dans l'Andalousie profonde où se font sentir encore les relents nauséabonds d'un régime dont les vestiges ont du mal à disparaître : dans la chambre d'hôtel qui leur est attribuée, le regard de Pedro s'arrête sur un crucifix encadré des photos de Franco, de Hitler, de Mussolini et d'un autre personnage vraisemblablement du même acabit. Ces images mémorielles de tyrans heureusement déchus font littéralement le siège du crucifix : deux au-dessus du patibulum, deux au-dessous. Elles donnent le ton et illustrent le thème, faisant se croiser la dimension politique et la dimension existentielle privée mais universelle de la vie humaine incarnée par le Christ « pendu au bois » : l'humanité suppliciée par les bourreaux de l'histoire. La chambre est hantée par ce cauchemar. L'atmosphère ne cessera d'ailleurs pas d'être pesante, étouffante, d'un bout à l'autre du film.

Celui-ci est structuré par l'opposition de la nature splendide, innocente et aveugle et la société, rongée par le mal, le crime, la violence et la corruption. Le film est structuré de façon duale : deux jeunes filles ont disparu, ont été assassinées ; deux policiers mènent l'enquête ; deux personnages présumés coupables apparaissent sur le négatif des photos arrachées au feu etc...Une polarisation est à l'oeuvre entre la terre et le ciel, leur union s'opérant au loin, à la lisière du paysage, l'horizon opérant une fonction paradoxale de conjonction disjonctive du moins pour le regard humain dont la caméra dilate cependant le champ des possibilités visuelles en montrant la terre vue du ciel. D'immenses étendues marécageuses s'étalent dans le delta du Guadalquivir, zone sublime et sauvage, bruissante d'oiseaux, où la culture pratiquée dans les rizières se mêle à la nature, véritable labyrinthe végétal et aquatique où la terre et les eaux se confondent. Vus d'en haut, les méandres aquatiques bleus-verts enserrent des terres ocres, marron, terre de Sienne, vert vif ou vert-amande, dessinant de véritables glyphes, sculptant un territoire dont les sillons font penser aux circonvolutions cérébrales. Toute l'intelligence secrète de la vie animale est tapie là, au milieu des roseaux. La poursuite du braconnier au début du film introduit au thème de la poursuite de celui qui a violé la loi. La proie animale, un bouquetin, fait transition avec les proies humaines que sont les jeunes filles dont les policiers vont essayer d'identifier et de traquer le ou les prédateurs.

Pour l'instant, nous sommes dans la nature : le vol des oies sauvages ou des flamands roses en train de migrer est filmé en surplomb, tandis que, dans l'eau translucide des canaux, les poissons sont visibles du ciel ! L'innocence animale, la j,nlégèreté de ces oiseaux qui fendent l'air à tire d'aile est aveugle et sourde aux pleurs, à la douleur des familles endeuillées de même qu'elle est aveugle aux hommes embourbés dans la fange de leur âme troublée, pétrie d'angoisse ou dans l'horreur de transgressions perverses, monstrueuses des lois humaines fondamentales.

A quelques kilomètres de cet univers sauvage, il y a Séville, la « civilisation » ! Et, parsemant ces étendues, des villages, hameaux, propriétés clairsemées et cette petite ville andalouse où s'installent les enquêteurs missionnés de Madrid. La fête foraine censée égayer ces lieux avinés et enfumés, donne le ton glauque qui ne cessera d'accompagner le déroulement de l'intrigue. La fébrilité, l'ennui, une atmosphère étouffante rendent dérisoires les plaisirs qu'elle devrait susciter... C'est que, dans cet univers trop étroit, les hommes tournent en rond comme le fait le manège forain. Sans doute est-ce ce sentiment carcéral, ce sentiment d'absence d'avenir qu'ont voulu fuir les jeunes filles dont on a perdu la trace. S'entrelacent alors les thèmes de la nature et de la nature humaine montrée sous ses aspects les plus inquiétants : brutalité, perversité. Le décor naturel illustre le contraste entre les extrêmes : le rayonnement implacable d'un soleil aveuglant qui ne s'épuise qu'au crépuscule dans des couleurs qui incendient le ciel peut laisser place subitement à des averses diluviennes siphonnant le ciel orageux qui se déchaîne, rendant difficile l'aboutissement de l'enquête – la capture du présumé coupable que, finalement Juan poignarde de dos - sans que ces trombes d'eau ne viennent purifier la boue dans laquelle Pedro et Juan se trouvent immergés par l'enquête qu'ils ont à mener.

La frontière incertaine entre la fange et l'eau qu'elle trouble dans les bourbiers marécageux joue d'ailleurs le rôle de métaphore pour suggérer le flou entre le bien et le mal, la loi et le crime. Il y a en effet un paradoxe qui traverse le film d'un bout à l'autre : les policiers sont là pour retrouver ceux qui ont enfreint la loi en tuant, que ce soit par violence brute ou par cette violence sophistiquée qu'est la perversité, celle-là même dont on découvre que les deux jeunes filles ont été victimes. Or, on apprend que Juan, lui aussi, a tué au cours d'une manifestation, qu'il a torturé sous le régime précédent... Ce policier, cet homme au service de la loi, a été, lui aussi, un meurtrier et un tortionnaire, au service d'un régime qui bafouait tous les droits humains au profit du droit du plus fort. Il fait d'ailleurs la preuve de ses talents en matière de brutalité lorsqu' il appréhende ceux et celles qu'il essaie de faire parler et dans la scène terrible où, couteau à la main, il s'acharne sur le coupable débusqué qui s'avère n'être qu'un sous-fifre dans l'entreprise criminelle qui fait l'objet de la traque. La violence est ici extrême. Or qu'est-ce que la violence (Bia en grec) sinon l'expression sauvage de la vie (Bios) non assujettie à la loi morale et au juste droit ? Juan est marqué par la mort, par le sang répandu, par le sang qui sort de lui (scène des toilettes) comme si la maladie lui faisait restituer le sang qu'il a versé. Le parallèle entre la maladie du corps et celle de l'âme est clair. La femme medium qui, dit-on, a la faculté de parler aux morts, le pressent marqué par la Camarde. Elle le dévisage et ce qu'elle y voit n'est pas de bonne augure. Un halo d'effroi entoure l'homme qui prend congé.

Pedro, lui, est plus humain, en phase avec le nouveau régime. Il est relié de façon régulière à sa compagne avec qui il communique. On le voit en effet prendre le temps du retrait, de la distance à l'égard de l'enquête dans laquelle il se trouve plongé pour lui téléphoner, prendre de ses nouvelles, lui dire combien elle lui manque, elle et leur fils. Ce qui relie ces personnages à Pedro est évidemment un lien affectif fort. Ils ont beau être invisibles, le geste de l'appel téléphonique récurrent les rend présents dans les marges de l'intrigue, fracturant la clôture de la démarche policière qui ne scrute qu'un passé marqué par la mort, en ouvrant sur l'avenir, la vie et ses possibles.

A force d'intelligence, de ténacité, de courage face à ses supérieurs qui semblent vouloir tout sauf l'élucidation de l'affaire, Pedro a trouvé le coupable. Du moins est-ce ce que la presse claironne, faisant de lui un héros, comme s'il avait stoppé définitivement un processus qui avait semé la terreur, d'autant plus que le meurtrier s'avère être d'une rare perversité... La perversité que l'on découvre responsable de la mort des jeunes filles disparues fait irruption dans l'intrigue comme une nature aliénée. Qu'est-ce en effet que le pervers sinon l'humanité renversée, inversée (pervertere)? Le monde du pervers est un monde sans autrui, donc un monde sans possible. Or qu'est-ce que l'homme sinon cet être en devenir, en voie perpétuelle d'accomplissement, faisant effort pour être, pour être toujours davantage, ouvrir les possibles en s'ouvrant à l'altérité des autres, du monde ? Si l'homme fait, bien entendu, partie de la nature, il n'en est pas le produit passif comme le sont les animaux. En lui la Natura naturans et la Natura naturata pour parler comme Spinoza sont conjointement et consciemment à l'oeuvre. Son effort pour persévérer dans l'être, accroître son être, est conscient, conscient du processus de création dont il est à la fois le sujet et l'objet. La perfection de l'accomplissement humain nous était montré au début du film par l'image du Christ (Ecce Homo), de même que l'avilissement dont l'humanité est capable encadrait cette icône sous la double figure de dictateurs tortionnaires.

Si, pour l'homme, vivre c'est passer de la « puissance » à l' « acte », tendre vers son accomplissement qui, tout en assumant sa participation à la nature, la transcende par la conscience qu'il en a, le pervers en est réduit à n'être qu'une « nature » vouée à la répétition du même, dépourvu de toute possibilité de la transcender. Il faut entendre ici par « nature » une « essence », l'essence figée, cristallisée d'une pulsion du « pervers polymorphe » que Freud voyait en l'enfant. Le pervers est un être dont la dynamique pulsionnelle s'est indurée, momifiée. C'est pourquoi il contamine ses proies par la mort, qu'elle soit psychologique ou qu'elle aboutisse à la mort physique comme ici, après leur avoir infligé ses supplices. C'est l'autre et la transcendance de sa conscience qu'il veut abolir, exerçant sa volonté de puissance par le mal dont il tire une jouissance démoniaque. Il jouit de fouler aux pieds toutes les valeurs sans lesquelles aucune humanisation de la bête humaine n'est possible. En deçà du bien et du mal, il n' a cependant pas l'innocence animale, innocence liée à l'absence de conscience réflexive qui caractérise l'instinct sans lequel les animaux ne sauraient survivre. L'homme, lui, est par définition un être qui, par sa conscience – et particulièrement par sa conscience évaluante- a pour vocation, pour devoir, pour sens même, de transcender l'immédiateté naturelle. C'est justement à ce processus ascendant à l'oeuvre en chaque être humain que le pervers tourne le dos. Monstre, anomalie par anomie, c'est-à-dire par absence de loi, déni de la loi qui institue l'humanité par sublimation de l'agressivité et des reliquats de l'animalité, tel est le pervers . Le « Tu ne tueras point » ne le concerne pas. Il s'excepte de l'humanité ordinaire. Bien plus, le pervers auquel le film fait référence ne se contente pas de tuer, il exerce un raffinement dans la cruauté avec laquelle il supplicie et mutile le corps de ses victimes après les avoir séduites par rabatteur interposé. Quini, jeune et beau, lui sert d'appât, faisant miroiter mensongèrement une aventure amoureuse, galante. Puis, on se débarrasse des corps en les jetant dans les marécages : « ni vu ni connu ». « Ni vu » : le commanditaire de la battue opérée par Quini est juste aperçu de dos. Le peu de ce que l'on voit et de ce que l'on apprend sur lui en fait un personnage raffiné, élégant, parfumé, quelqu'un qui n'éveille pas spontanément le soupçon. C'est le propre du pervers que de donner dans la duplicité, de se montrer tel qu'il n'est pas et de dissimuler ce qu'il est. Ici, la perversion est double puisqu'il y a séduction d' une jeunesse désoeuvrée par un jeune qui sert d'appât. Le pervers reste en tout cas anonyme. Sans doute fait-il partie d'un monde auquel même la police n'aime guère s'en prendre de trop près (cf. le supérieur de Pedro qui le dissuade de prendre des méthodes trop efficaces). Cette figure du quidam se retrouve d'ailleurs dans le flou des photos, négatifs à moitié brûlés par les braises auxquelles on les a arrachés. Si Pedro élucide une partie du mystère, celui-ci demeure puisque la photo révèle un deuxième personnage non identifiable : on ne voit pas son visage. Quidam anonyme, sans personnalité singulière assignable, il pourrait bien être tout un chacun, désignant par là même en creux, en négatif, en possible contingent, le vieux fond chaotique de la nuit archaïque, effrayante, tapie dans des sédiments psychiques qui refont irruption dans l'humanité en des lieux et des êtres qui peuplent les registres des assises...Un autre cinéaste espagnol célèbre, familier du surréalisme, Luis Bunuel, était, lui aussi, fasciné par ces bizarreries dont ses œuvres sont parsemées, de façon moins sanglante il est vrai...

Ce film entrelace de façon subtile un discours sur la dénaturation de l'humain, montrant que l'humanisation est une œuvre à faire et à refaire sans cesse, parcours auquel tous sont appelés mais au cours duquel certains se perdent en perdant les autres. C'est cette fragilité de la nature humaine, cette faillibilité constitutive qui est à l'origine de l'idée de salut dans les sagesses et les religions du monde. Rodriguez a eu soin de le rappeler par l'affichage de la norme anthropologique de l'Occident : Ecce Homo. Son réalisme est de l'avoir encadré par une humanité défigurée et défigurante : les portraits d'hommes qui se sont imposés par la violence et la torture aux dimensions d'un peuple.

Les Conférenciers

Geraldine
MUHLMANN

Philosophe et journaliste

Luc
FERRY

Philosophe et ancien ministre

Philippe
Descola

Professeur au Collège de France

Adèle
VAN REETH

Philosophe et chroniqueuse